Charly et Lulu peuvent encore nous surprendre

Eh Johnny Jane, te souviens-tu de Charly et Lulu ? Les années 90. L’un binoclard, l’autre pas. L’un noir, l’autre moins. Ciel, mon mardi ! ; Coucou c’est nous ! ; le Hit Machine. Tu allumais ta télé le samedi matin pour regarder les dessins animés, éventuellement les Minikeums s’il n’était pas trop tard, et tu te retrouvais hypnotisé par cette déferlante de mauvais goût musical et de cris orgiaques de groupies extatiques en proie aux humidifications les plus secrètes face à un playback des Worlds Apart – aux tétons comme des tisons car le chauffeur de salle était un feu.

Ah ! Quel sens du teasing, ils avaient ces deux-là ! Tandis que la foule déjà conquise s’ampoule les mains et se grille les cordes, Charly et Lulu jouent les flegmatiques sympas. Lulu : « Un autre cadeau, Charly ? » Charly (avec une intonation étonnamment bourvilesque) : « Oh bah ce soir, de toute façon, c’est la nuit des cadeaux on peut dire ! » Lulu : « Ç’aurait pu être les trois mousquetaires… » Charly : « Non non, ce sont trois super copains ! » Un cri s’échappe de la foule : ça y est, ils ont compris de qui l’arrivée est imminente. Lulu : « De vrais amis ! » Charly : « De faux jumeaux ! » Regardez comme ils rebondissent d’une phrase à l’autre comme un vieux couple – they belong together dirait-on dans un autre idiome ! Regardez comme ils explorent les territoires ténébreux du synonyme pour retarder l’entrée tant attendue ! La foule bouillonne, elle a implosé il y a quelques secondes et menace d’exploser dans un laps équivalent. Lulu : « Fraïyendes en anglais. Fraïyendes ! » Personne ne relève la blague, plus personne n’écoute ! Charly : « Ils ont vendu 2 millions de singles (2 millions de singles ! reprend Lulu), 800 000 albums (800 000 albums ! reprend Lulu), ils ont démarré une carrière de comédiens (c’est vrai ! approuve Lulu), ils ont parcouru des milliers de kilomètres (des miliers ! reprend Lulu) et surtout, surtout, ils ont rempli toutes les salles où ils se sont produits (et je tiens à redire qu’ils sont de vrais amis, Charly, de vrais copains, tient à redire Lulu). À ce propos, ils seront les 27 et 28 décembre prochains, c’est-à-dire demain et après-demain, AU ZÉNITH DE PARIS ! Voici… avec 2 be 3… » Charly et Lulu, comme un seul homme :  » LES 2 BE 3 !!! » EXPLOSION ! Bref : c’était vraiment de la merde, le Hit Machine.

Autre fait d’arme, et non des moindres : Charly et Lulu se targuaient à leurs heures perdues d’être des auteurs-compositeurs-interprètes drôlatiques et insolents. Tu as sûrement encore en tête la ritournelle introductive de l’émission décrite plus haut – « Je m’appelle Charly. Et je m’appelle Lulu. On est sur M6. Pour le Hit Machine. » – mais ce n’est pas sur ce bijou que je veux m’étendre. En 1997, notre duo éberlué décide, en parfait satiriste, de caricaturer la mode des boys bands sans quoi, par ailleurs, leur émission ne serait pas viable. Leur groupe parodique ne s’appellera pourtant pas Cracher Dans La Soupe. Charly et Lulu créent les Top Boys.

Enfant des années 90, le refrain de Le Feu Ça Brûle restera à jamais imprimé dans ta mémoire. C’est ton fardeau, c’est ta croix. Tu le portes dans toi comme un oiseau blessé. Parfois, ta playlist t’aléatoire un tube du passé et tu te surprends à maîtriser les lyrics quasi-mieux qu’avec les chansons que t’aimes sincèrement. Le Feu Ça Brûle te confronte à l’angoisse existentielle : tu ne sais pas, dans le fond, de quoi ta mémoire est faite – pourquoi a-t-elle retenu ça et oublié ci ? Il est temps de supprimer les Top Boys de ton disque dur interne. Puis de vider la corbeille. Puis d’empêcher toute restauration de système et/ou récupération de fichier supprimé. Putain, ça marche pas du tout comme métaphore.

Si le clip de Le Feu Ça Brûle vise assez juste avec ses chorés laideronnes et son figurant gratossement torse nu, l’étude du texte nous fait découvrir une contradiction qui l’anéantit en profondeur. Le procédé comique est simple : afin de moquer l’indigence des chansons des – parlons un peu français – groupes de garçons, Charly et Lulu constituent leurs paroles de banalités ou d’évidences qui ne mériteraient pas, autrement, d’être formulées tant elles sont, justement, banales ou évidentes. Charly affirme ainsi que s’il était chauve, il ne se laverait pas les cheveux, quand Lulu découvre que la nuit on ne voit rien du tout. Premier problème : les deux zouaves n’arrivent pas à tenir ce maigre cahier des charges sur toute la chanson – chanson qui contient, au plus, neuf phrases différentes. « Après tout j’suis qu’un homme car je cours moins vite que le train » ? L’image est absurde, originale en ce qu’elle sort de nulle part – ce n’est ni banal ni évident. « Pour chasser l’ennui moi je suce des cailloux » ? Ici, on ne comprend même pas quel est l’effet. Soit c’est volontairement insensé et ça relève une fois de plus de l’absurde, soit les lurons se sont plantés sur le sens de l’expression et voulaient dire « Pour chasser la faim je suce des cailloux », ce qui serait davantage dans l’esprit. Second problème, moins superficiel : le refrain est un gros fail. Charly et Lulu croient avoir trouvé l’évidence suprême en balançant « Le feu ça brûle et l’eau ça mouille ». Ils ne se rendent pas compte qu’au contraire ça les positionne d’emblée dans la grande grille de l’histoire de la pensée. Dire « le feu ça brûle », c’est loin d’être un postulat anodin.

Dire « le feu ça brûle », c’est dire « ce que le feu provoque sur moi fait partie de son essence », autrement dit « ce que les corps extérieurs à mon corps provoquent sur mes sens me mettent en lien direct avec la réalité de ces corps ». Oups. J’entends des soubresauts dans les tombeaux des philosophes empiristes !

Quelqu'un m'a appelé ?

Quelqu’un m’a appelé ?

Dans Essai sur l’entendement humain, John Locke distingue, dans les corps, des qualités premières et des qualités secondes. Les qualités premières, d’une part, sont « entièrement inséparables du corps en quelque état qu’il soit, de sorte qu’il les conserve toujours, quelque changement ou altération que le corps vienne à souffrir. » Quelles sont précisément ces qualités premières ? C’est simple : chaque corps a une étendue, une forme, un nombre, un mouvement… Et c’est valable également pour la plus petite portion de matière imaginable. Locke prend l’exemple d’une moitié de grain de blé, nous on a peur de rien : on peut aller sans problème jusqu’à regarder les atomes dans les yeux et leur dire : « Vous aussi vous avez une certaine étendue et une certaine forme, bande d’enculés. » Les qualités secondes, d’autre part, sont « la puissance de produire diverses sensations en nous par le moyen de leurs qualités premières. » Locke compte parmi ces qualités secondes des trucs trop cools tels que la couleur, le goût, le son – tout ce qui renvoie aux cinq sens en gros. (Il ne fait pas mention du sixième sens car il n’avait pas encore vu le film de Shyalaman au moment de rédiger ce traité).

Qu’est-ce que ça implique ? Si les qualités premières sont bel et bien présentes dans les corps, essentielles, nécessaires, les qualités secondes sont des impressions de nos esprits. Les qualités secondes ne sont pas réellement dans les corps et, de fait, l’idée que nous nous faisons de ces corps est fausse, infidèle à ce qui est concrètement. Locke l’exprime mieux que moi : « ce qui est doux, bleu ou chaud dans l’idée n’est autre chose dans les corps auxquels on donne ces noms qu’une certaine grosseur, figure et mouvement ». Tu as déjà passé des heures à te fighter avec ta soeur pour savoir si tel machin était bleu ou vert ? Ça n’existe pas. À la limite, ça peut être intéressant de faire part de cette impression pour atteindre une objectivité au sens kantien (l’objectivité selon Kant c’est l’addition de toutes les subjectivités) mais il n’y a pas matière à débattre. Remarque que, dans ces occasions, tu es démuni lorsqu’il s’agit de formuler un argument pour affirmer ta position, tout ce que tu peux faire c’est invoquer une autre subjectivité pour qu’elle confirme l’un ou l’autre point de vue – « Eh papa, mon pull il est de quelle couleur ? – Va ranger ta chambre, salope. » Si ces considérations avaient un quelconque rapport avec la chose concrète, il me semble que tu serais moins dénumi, tu crois pas ? C’est presque du même ordre que les débats esthétiques. L’un va dire « c’est bien », l’autre « c’est nul » mais dans l’absolu l’oeuvre en question n’est ni bien ni nulle, elle est neutre jusqu’à ce qu’un regard la rencontre et la rende ou bien ou nulle.

Là où ça devient réellement intéressant, c’est que Locke finit par prendre comme exemple… le feu qui brûle ! Tu dois me prendre pour un illuminé, moi qui t’affirme depuis tout à l’heure que le feu, dans le fond, ça ne brûle et par extension ne chauffe pas. Voici l’angle que Locke choisit pour nous expliquer ça : il paraît fou-fou d’affirmer que la chaleur, qualité seconde du feu, n’est pas concrètement dans le feu ; pourtant, note Locke, on ne considère pas la douleur, autre qualité seconde du feu, comme une réelle propriété du feu. Ça serait reconnu abusif par tous de dire « le feu fait mal », il est clair que le feu en soi ne fait pas mal. Il faut qu’il y ait un être à qui faire mal pour qu’il fasse mal, il faut qu’il y ait une sensibilité à portée. Il en va de même pour la chaleur ! La chaleur, si on reprend les termes de Locke, n’est qu’un mouvement des particules insensibles qui la composent et seul ce mouvement – qualité première – est concret. Au pire, les Top Boys auraient pu chanter « Le feu me brûle ».

robe

Alors, de quelle couleur, la robe ?

Charly et Lulu peuvent encore, à rebours, nous surprendre : je ne m’étais jamais figuré qu’ils étaient eux-mêmes assez crétins pour rater leur tir sur ambulance. J’ai hâte de me rendre compte qu’en fait le Bidgil c’était pas si mal au détour d’un texte d’Heidegger.

bigdil10

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s