Argo, Ben Affleck, 2012

En 1979, l’ayatollah Khomeiny sort de son exil pour rejoindre l’Iran et parachever la révolution dont il avait soigneusement jeté les bases à Neauphle-le-Château, en France, son lieu de résidence pendant plus d’une dizaine d’années. Et alors que le Shah en exil (volontaire), Mohammad Reza Chah Pahlavi, se fait soigner de sa tumeur aux Etats-Unis (une niche (haha) installée par un maître qu’il avait si bien servi pendant des années), des « étudiants islamistes », furieux, prennent d’assaut l’ambassade américaine. Dans la confusion, six employés fuient les lieux et obtiennent l’asile auprès des canadiens. Tony Mendez (Ben Affleck), agent du CIA, est alors missionné pour les exfiltrer. Son plan : un repérage pour un film de science-fiction (faux, bien sûr) destiné à garantir aux six fuyards une couverture suffisante pour quitter le pays.

Avec ce dossier « Argo », déclassifié dans les années 90 par l’administration Clinton, Ben Affleck, déjà réalisateur de Gone Baby Gone et The Town, avait son scénario tout prêt, à sa disposition, tant cette histoire d’exfiltration présente des traits rocambolesques et dramatiques. Encore fallait-il qu’il y ait un cinéaste, un vrai, derrière la caméra, pour mettre en scène ce pain béni. Et pour ça, croyez-moi, on peut faire confiance à Ben. Car, sous ses airs de beau gosse bedonnant, il assure, le bonhomme.

Ben-Affleck-Argo

Soin

Ben, tu n’es sûrement pas le réalisateur le plus talentueux ni le plus fulgurant de ta génération (coucou Paul Thomas Anderson). Mais ton Argo est un modèle de soin, de précision chirurgicale, quasi-maniaque. Tu commences par un résumé de 3000 ans d’Histoire perse/iranienne. Rien que ça. Et, je dois te féliciter, c’est très joliment présenté : un livre s’ouvre, des images, d’abord des dessins, puis des photos, et quelquefois un mélange des deux, illustrent un propos concis, et ça y est, je suis dans le bain. Si je connaissais rien du contexte ni du pays, tu m’as donné les clés.

Rythme

Ton histoire est menée tambour battant. Ta gestion de la narration est un bonheur. Dieu merci, tu ne cèdes pas à l’affreuse mode des flashbacks et des flashforwards, une espèce de maladie qui touche les réalisateurs maladroits et masturbateurs en mal de reconnaissance et qui se révèle être une arme de destruction massive de tout ce qui forge les thrillers : la tension, la confusion, la peur. Les temps forts mettent le spectateur que je suis aux abois (la prise de l’ambassade, la vraie-fausse visite du souk par l’équipe du film, l’emballage final), et les temps calmes (la préparation de l’expédition) engendrent une érection qui finira par trouver son soulagement.

Savoir-faire

Pourtant, la tâche était plus dure qu’il n’y paraît. Car on se doute bien de la façon dont tout ça va se finir, on sait que le CIA va triompher des méchants islamistes, que la liberté ne cédera pas le moindre pouce de terrain au terrorisme, blablabla. Mais Ben, tu nous fous les chocottes quand même, tu nous fous le doute et tu nous fais ronger nos ongles ! Je la vois ta méthode, je la vois venir à deux kilomètres, mais je rentre dedans quand même. Au moment-clé du film, lorsque tu essayes de faire prendre cet avion à tes fuyards américains-canadiens dans un aéroport dégueulant d’aspirants ayatollahs : un féroce travail de montage à double point de vue (CIA d’un côté, Iran de l’autre), de la découverte de la supercherie jusqu’à la course-poursuite, dans un crescendo diabolique qui fait simplement monter une insoutenable tension.

Protéiforme

Alors oui. Les jaloux te diront que tout ça c’est quand même trop propret, que c’est bien beau de rouler des mécaniques académiques mais que ça tourne quand même à la démonstration de savoir-faire, patin-couffin… Certes, mais moi, de la frime, j’en vois pas. C’est sobrement efficace : tu n’as pas rajouté (pas trop) de rebondissements lourdingues, pas de dialogues larmoyants, pas de patriotisme à outrance, pas de plans pompeux et pompiers… Tu nous montres avec simplicité et élégance que tu sais filmer l’action, l’humour, l’espoir et le désespoir, la peur, la foule, la violence. Et que tu sais filmer, tout simplement. Tu nous prouves aussi que mettre du soin dans la reconstitution historique, dans le cadre, dans la photographie, ça donne du souffle à ton film et que ce n’est pas qu’un truc de science-fiction dont on se fout (poke Maïwenn).

Bon élève

Tiens, en parlant de reconstitution, bien vu le savant mélange de scènes filmées et d’extraits d’archives. Oh bien sûr, c’est pas une révolution, mais ici c’est particulièrement judicieux : ça renforce le point de vue occidental que, forcément, tu adoptes, mais ça approfondit également cette impression de clivage idéologique (toujours, voire plus que jamais d’actualité) entre l’Orient et l’Occident. Je suis sûr que tu as pensé à Harvey Milk, qui utilise tout aussi finement ce procédé pour alimenter son propos. Et ça tombe bien, parce que j’aime BEAUCOUP Harvey Milk. Donc, une pincée de maîtrise de la narration à la sauce Gus Van Sant, une bonne dose de virtuosité à la Clint Eastwood côté réalisation, c’est vraiment du bon boulot. Manque plus que l’épaisseur du propos politique qu’on retrouve chez George Clooney, et ce sera encore mieux. Parce qu’ici ou là, une problématisation plus approfondie des enjeux géopolitiques, ou un éclaircissement de la position iranienne, ça n’aurait pas été du luxe.

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