Je ne finirai pas proxénète…

Les volutes de fumée de cigarette ont toujours eu cette beauté éphémère passé un certain seuil d’alcool. Elles se tordent, s’enroulent sur elles-mêmes, dans un court ballet, spectacle de quelques secondes dont on n’arrive pas à détacher le regard. Nous étions trois ce soir-là, à observer silencieusement la représentation qui allait se perdre au plafond – et accessoirement dans les rideaux, à mon grand dam -, Louis, Thibault et moi-même. La surconsommation de jus de raisins fermentés nous laissait quelque peu hagards au sortir d’un débat enflammé qui incluait l’espace, le temps, les mystères du monde et le tourisme en Macédoine. Les cadavres de bouteilles jonchaient la table tachée de vin et de restes de viandes en tous genres. Trop occupé à tirer mes précieuses volutes, je ne prêtais qu’une attention minime à mon assistance subjuguée, jusqu’à ce que la dernière inspiration finisse de consumer le papier blanc et ne me laisse qu’un goût âpre de cendres froides en bouche. Il ne devait pas être plus de minuit et nous avions déjà achevé nos réserves d’éthanol. Enlevant mes pieds chaussés de la table, je m’intéressais finalement à mes deux compères qui restaient le regard perdu dans le vide.

– On devrait aller voir des putes. Pour demander le prix. J’ai toujours voulu savoir le prix. Pas pour consommer, juste pour savoir. C’est de la curiosité. C’est naturel, surtout pour un homme.

La proposition ne plut pas au début. Avec le recul je comprends pourquoi. Cependant, toute idée semble bonne une fois l’esprit un peu inhibé, et il me suffit de proposer à nouveau deux minutes plus tard pour que les regards rechignent déjà moins.

– J’ai vraiment besoin de savoir. Il faut qu’on y aille.

– Tu veux y aller comment ?

– Bah en voiture.

– T’as trop bu pour conduire.

– Je conduis mieux quand j’ai trop bu. Je fais beaucoup plus attention.

– Non, c’est nul comme réponse.

– J’ai pas trop bu de toute façon. Comme je suis plus gros, je peux boire plus avant d’atteindre le seuil. Il me faudrait au moins cinq verres.

– Tu as bu deux bouteilles. Ça en fait quatorze.

– Oui mais comme il y a eu une heure d’écart entre le premier et le dernier, j’ai eu le temps d’éliminer l’alcool.

Je me tournais vers Louis, l’air accusateur. Par chance, il acquiesça en disant que ça se tenait. Louis était en médecine et Thibault en lettres, il semblait évident que son avis fasse autorité. Nous nous retrouvâmes donc dehors, habillés d’un simple tee-shirt, le vin nous conférant toute la chaleur nécessaire pour vaincre le froid déjà mordant de ce début de soirée. Nous rejoignîmes la voiture et je démarrais avec prudence.

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– Non mais elles sont plus sur le Boulevard des Belges, elles ont bougé.

– Elles ont toujours été sur le boulevard.

– Plus depuis que la loi les interdit. Elles sont dans les rues perpendiculaires.

– J’en ai vu une en passant. Je fais demi-tour et on lui demande.

Engageant une manœuvre aussi inconsciente que dangereuse, les deux allant de pair, je braquais mon véhicule afin de lui faire faire demi-tour. Par bonheur, à cette heure tardive, nous étions quasiment seuls à arpenter les routes humides. Je roulais doucement afin de ne pas dépasser par mégarde la travailleuse de nuit, inspectant le trottoir en plissant les yeux. Finalement je la vis, déambulant rapidement le long de l’asphalte.

– C’est elle.

– Où ?

– Bah là, y en a pas cinquante.

– Mais c’est pas une pute. Elle est pas fringuée comme une pute.

– Et elle est trop jolie pour être une pute.

– Vous n’y connaissez rien.

– C’est vrai que t’as l’air de t’y connaître toi, t’es même pas au courant des prix.

– C’est une pute, c’est sûr. Je m’arrête et Thibault demande les prix.

– Pourquoi ça serait moi qui demanderait ?

– Parce que t’es de son côté.

– Mais je m’en fous moi du prix, c’est ton idée.

– Vieux lâche, aie du courage une fois dans ta vie.

– Mais… Non !

– Elle est partie hein.

– Tu l’as fait fuir.

– Mais non, c’était juste pas une pute. Elle rentre chez elle là.

Je redémarrais. Nous avions manqué notre première occasion, et cela me perturbait. Je continuais à remonter le boulevard, mais rien ne semblait annoncer la couleur d’un string apparent. Il fallait se rendre à l’évidence, ce n’était pas ici que j’allais pouvoir satisfaire mes questions. Je continuais à rouler au pas, remontant dans la rue de la gare. Soudain, au détour d’un virage, je les vis. Elles étaient deux, et cette fois, pas d’erreur possible. La poitrine outrageusement découverte, à peine dissimulée derrière deux triangles de cuir reliés par du fil dentaire, une culotte laissée à la vue dépassant d’un short en jean rabaissés, enveloppées dans un manteau de doudoune noire à fourrure. Je les pointais du doigt.

– Là ! On est d’accord, là c’est des vraies.

– Ouais là ok. Mais celle de tout à l’heure non.

– Osef, celles-là sont vraies.

– T’es pas du bon côté de la route.

– Je sais.

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Je continuais à rouler le long de la rue jusqu’à appréhender une possibilité de faire demi-tour. M’y engageant rapidement, je remontais la route pour ensuite m’engager dans la rue de nos cibles.

– Vas-y Thibault, prépare-toi à demander.

– Mais non ! Je demanderai pas !

– Mais quel faible, c’est incroyable ! Bon Louis tu demandes alors.

– Mais pourquoi tu demandes pas toi ? C’est toi qui veux savoir.

– Arrêtez, vous voulez savoir autant que moi. Vas-y demande.

– Non, je dors.

Louis, installé à l’arrière, se coucha de tout son long sur la banquette sous mon regard médusé, allant presque jusqu’à mimer le ronflement du juste endormi.

– J’y crois pas ! Mais c’est quoi ces types ! Vous êtes pas sérieux là ?

– Moi je dors aussi.

Thibault roula la tête sur le côté en fermant les yeux, réplique flagrante d’une Marion Cotillard agonisante.

– Mais on n’y croit pas un instant. Genre le mec de vingt piges qui conduit en Twingo dans Rouen avec ses deux potes qui dorment.

– Chut, on dort.

– Tss, faut vraiment tout faire par soi-même. Vas-y, je leur demande.

Je n’étais plus qu’à quelques mètres, mes phares éclairant leurs talons bien trop hauts et le bas de leurs jambes enroulés dans un collant filet. Je baissais la fenêtre et ralentissait progressivement afin de pouvoir m’arrêter à leur hauteur. La lumière vacillante de la voiture remontait progressivement sur leur corps abîmé par les affres du temps et des clients virulents, brisés aussi bien physiquement que moralement, barrière spirituelle à franchir, toujours de façon contrainte, afin d’accepter le sort qui leur incombait à présent. Les seins, le cou et finalement le visa…

– Oh putain ce qu’ils sont moches !

J’accélérais brutalement, faisant vrombir mon moteur et crisser mes pneus, tandis qu’elles se rejetaient en arrière pour éviter mon véhicule relancé à pleine vitesse. Il me fallait mettre le plus d’espace entre elles et moi. Thibault et Louis s’éveillèrent miraculeusement à mon cri.

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– Mais c’est des trav bordel !

– Sérieux ?

– Ah bah oui sérieux oui.

– Montre !

– Non, vous aviez qu’à pas faire vos tanches.

– Mais montre vas-y !

– Pff…

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Je me retapais le tour complet, réempruntant la rue, repassant devant les deux femmes/hommes qui se méfiaient maintenant à l’approche de ma voiture. Je passais au ralenti pour que les deux compères puissent jouir du spectacle. Un éclat de rire aviné.

– Ah ouais c’est vrai qu’ils sont moches.

– Ça m’énerve. Y’a plus de respect de nos jours. Si c’est nous qui nous faisons baiser par les putes, où va le monde…

– En même temps c’est connu que cette rue c’est celle des travelos.

– Sinon pourquoi tu l’as pas dit avant du coup ? Ah oui tu dormais. Tu n’as donc pas le droit de parole en mon noble véhicule.

– Hein ?

– Bon, on va aller boire, ça me fera oublier…

Nous nous retrouvâmes donc assis à la table d’un pub irlandais à proximité de l’hôtel de ville. L’ambiance fêtarde qui y régnait eut tôt fait de me faire oublier nos péripéties. L’alcool embrumait nos esprits, allégeant nos corps et nos idées. Il y eut une tournée offerte par Thibault, et nous nous mîmes à discuter de littérature, divaguant progressivement sur Harry Potter jusqu’à l’encenser au plus haut point, poussant même le vice jusqu’à le comparer à Proust ou Titeuf. Je payais ma tournée, et il fut question des enfants soldats en Afrique et de la Belgariade, œuvre que je n’avais pas lue et qui m’exclut de la conversation. Le temps passa vite et la fermeture fut annoncée, ce qui arrangeait bien Louis qui n’avait visiblement absolument pas l’intention de payer son coup. Nous repartîmes, le cœur et le foie bien remplis et le porte-monnaie allégé. Alors que je redescendais le boulevard emprunté un peu plus tôt, Louis sembla retrouver de l’intérêt à notre activité première.

– Sinon l’autre fois je rentrais chez moi, et y’avait des putes rive gauche.

– Rive gauche ?

– Ouais, elles sont juste à l’entrée de la ville, avant le pont quand t’arrives de l’autoroute.

– Bon bah… c’est pas des trav au moins ?

– Je crois pas.

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Il fut convenu de s’y rendre. Je conduisais prudemment, mieux que jamais dans mon souvenir. Nous traversâmes le pont et avançâmes le long de la grande avenue. Rien en vue. La mauvaise humeur refit surface. Nous prîmes l’initiative de vagabonder un peu vers l’intérieur de la ville, quittant donc l’artère principale. Seule l’obscurité et les rues vides s’offraient à notre regard. Tout semblait perdu quand, nouveau coup du sort, au détour d’une rue, nous la vîmes. Des bottes noires, les mêmes collants en filet, le manteau en réplique de cuir, les auréoles mammaires à peine dissimulées. Elle remontait la rue et je passais une première fois devant pour bien vérifier et ne pas laisser place au doute.

– C’en est une là hein ?

– Ah oui là c’est sûr.

– Je suis désolé mais tout à l’heure c’était le même modèle en blanc.

– Mais tellement pas.

Je refaisais un tour. Quand je revins au point de rencontre, elle avait disparu. Je paniquais et reprenais l’avenue principale. Elle était là, postée le long du trottoir. Elle avait ralenti sa marche et semblait guetter la circulation dans l’attente d’un client potentiel. Elle n’était certes pas engageante de visage, mais ses traits étaient déjà plus féminins. Comme j’allais trop vite, je dus refaire le tour. Finalement nous nous retrouvâmes à sa hauteur, et je me garai sur le trottoir dans une manœuvre approximative qui éclata un bout de mon enjoliveur au passage. Le stratagème avait fonctionné et elle tourna la tête dans notre direction. Soudain investi d’un courage guerrier et d’un surplus de vodka, Thibault s’exclama :

– Allez ! Je lui demande !

Louis et moi applaudîmes l’initiative et le fringuant barbu qu’il était baissa la fenêtre de la voiture. La prostituée marchait doucement, nous ignorant de nouveau. Thibault la héla, empruntant une voix emplie de toute la distinction de l’époque napoléonienne et des codes du dandysme anglais.

– Bonsoir Madame !

– Bonsoir.

L’échange n’alla pas plus loin. Nous jaugeant d’un œil sévère, le sourcil levé, notre proie se détourna de nous et s’éloigna, nous laissant là, ébahis. Je remontais la vitre et redémarrais précipitamment avant d’éclater de rire.

– Ah ah tu t’es pris un râteau par une pute !

– Non mais comment se permet-elle d’insulter Thibault François, le futur roi de France ? Quelle pute !

– Ah bah là pour le coup oui.

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Blessé dans son orgueil qu’il avait aussi grand que lui permettait d’atteindre son mètre soixante-neuf, il se renfrogna dans son siège, rabattant son éternel chapeau devant ses yeux et maugréant encore quelques minutes sa haine face à ce monde perverti. C’est ainsi que s’acheva cette soirée, sans qu’aucun de nous ne sache quels sont les tarifs en vigueur dans la profession sexuelle.

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